Résumé :
édition et traduction de Sebastian Veg
En 1926, trois ans après Cris, où sont rassemblées les nouvelles de la période du 4 mai 1919 (dont « Le Journal d'un fou »), Lu Xun publie Errances. Si ce recueil est resté inédit en français, c'est sans doute qu'il correspondait trop peu à l'image idéologique qu'on s'est longtemps faite de son auteur. Les onze nouvelles qui le composent sont en effet autant de variations sur l'errance des intellectuels chinois des années 1920, anciens lettrés devenus petits fonctionnaires, piégés entre leurs souvenirs d'un passé rural familier mais cruel et la modernité incertaine ou trompeuse des grandes villes occidentalisées où ils peinent à trouver une place. À travers ces textes et l'essai « Les chemins divergents de la littérature et du pouvoir politique » que nous leur avons joint, le lecteur pourra découvrir un autre Lu Xun, le moderniste hésitant, confronté à l'effondrement du monde traditionnel qu'il a pourtant souhaité, mais dont ne semble sortir aucun nouvel ordre historique et politique.
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About the book :
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L'auteur et le traducteur :
Né en 1881 sous l?Empire, mort en 1936 en plein débat sur le front uni recommandé par le Comintern, Lu Xun est l?écrivain chinois emblématique de sa génération et de la modernité qu?elle appelle de ses v?ux. Polémiste virulent glorifié après sa mort comme une icône du pouvoir maoïste, devenu le « Gorki chinois », il est encore aujourd?hui considéré en Chine comme le plus grand écrivain du XXe siècle, tout en demeurant mal connu en France. Ses trois recueils de fiction ? nouvelles (Cris et Errances) et poèmes en prose (La Mauvaise Herbe) ?, conçus dans les années 1920, sont des interrogations douloureuses sur la modernité et les rapports complexes qu?elle implique entre l?écrivain, une tradition qu?il renie alors même qu?il s?en nourrit, et un changement historique qui reste à inventer.
Sebastian Veg est ancien élève de l?École normale supérieure, agrégé de lettres modernes et diplômé de l?Université des langues étrangères de Pékin. Il prépare actuellement une thèse sur les fictions du pouvoir et du changement politique dans la Chine du début du XXe siècle.
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Sommaire :
Errances : table des matières
Note sur
lédition, par Sebastian VEG
Errances
Vux
de bonheur - Dans une taverne - Un ménage heureux - Le savon - La lampe
éternelle - Lexposition à la foule - Maître Gao -
Le solitaire - Regrets - Les deux frères - Le divorce
Notes du traducteur
Notices
Les chemins divergents
de la littérature et du pouvoir politique
Notes du traducteur
Notice
Errance et chemins de traverse,
par Sebastian VEG
Errance
politique - Errance historique - Lambiguïté du souvenir -
Quelle modernité ? - Romantisme sentimental et romantisme politique
- Solitude et éthique
Bibliographie
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Dossier de presse :
Livres
Source : Europe
n°901
Date : mai 2004
Nouvelles chinoises : De
Lu Xun à Wang Wenxing
Dans la
préface de sa remarquable traduction de Don Quichotte, Louis Viardot
le grand ami de George Sand et dont on dit trop peu limportance
littéraire , réfléchissait sur les rapports
de la vie et de luvre dun écrivain. Faut-il les séparer ?
Lhomme est-il tout entier dans luvre ? Question importante
et qui peut appeler des réponses diverses. Pour Viardot, la vie de Cervantes
est aussi importante que son uvre : « Homme illustre avant
dêtre illustre écrivain, il fit de grandes choses avant de
faire un livre immortel. » Je pensais à cette opinion de Louis
Viardot après la lecture de limportante, traduction de l'écrivain
chinois Lu Xun que nous propose Sébastian Veg sous le titre Errances
avec des annotations et une postface savantes mais sans lourdeur (Éditions
Rue d'Ulm). Ces pages éclairent justement les rapports entre la vie,
la pensée politique et luvre vaste de lauteur de La
Véritable Histoire dAh Q, rapports étroits et, me
semble-t-il, toujours très significatifs pour le lecteur daujourd'hui.
Au passage, il convient dévoquer limportance de luvre
de Lu Xun dans les multiples domaines de la fiction, de la poésie, de
lessai et aussi de la traduction. Il traduisit de nombreux romans japonais
mais aussi Gogol, Gorki, Jules Verne, Cocteau, Gide, bien dautres et adapta
beaucoup duvres destinées à la jeunesse.
Né
en 1881 sous lEmpire, il fut mêlé de très près
aux transformations politiques de la Chine qui difficilement, avec des phases
dincertitude et des aléas divers, va rompre avec lautoritarisme
ancien pour accéder à la république et à de relatives
libertés. Polémiste, journaliste mais aussi poète et conteur,
celui quon appela le Gorki chinois appellation sans doute
à revoir et que le pouvoir maoïste célébra
constamment, mourut en 1936. En plein débat sur le front uni recommandé
par le Komintern, rappelle Sébastian Veg.
A-t-il
varié dans ses opinions, dans ses souhaits et sa volonté de liberté
et de justice ? Fondamentalement non. On pourrait même dire que sa
faculté critique le renforce dans sa recherche démocratique. Tout
au long de sa vie, il a observé lucidement les personnages politiques,
les groupes et les individus dans la succession des évènements.
Il semble quon puisse dire à son propos que ces facultés
de critique et de jugement appartiennent au conteur comme au citoyen, à
lhomme mêlé de près à la vie.
Les onze
nouvelles dErrances quon nous propose et certaines
pour la première fois en français datent de 1926.
Elles furent publiées trois ans après un premier recueil au titre
éloquent : Cris, et précèdent un recueil
de poèmes en prose, La Mauvaise Herbe. On se rend très
vite compte en lisant ces pages que nous sommes loin de tout schématisme
ou dogmatisme. Cest quil y a derrière ces récits le
traducteur et commentateur nous le montre avec beaucoup dintelligence
et de savoir des réflexions politiques et sociales sérieuses
et complexes. En gros, on pourrait dire quil s'agit de la confrontation,
du combat entre le passé et le présent, la tradition et la modernité.
Et ce nest pas rien, sagissant dun pays et dun peuple
au patrimoine politique et culturel considérable. Certes, Lu Xun souhaite
que son pays progresse sur les chemins de la liberté et de la justice,
mais avec quelles influences, quelles leçons anciennes retenues, quels
oublis ou quelles survivances utiles du passé ? Il a suivi au Japon
les cours dun lettré de grand savoir, penseur très remarquable,
Zhang Bingling qui réfléchit lui aussi de manière féconde
sur les rapports de la tradition et de la modernité. On remarquera que
si Zhang Bingling refuse, comme appauvrissant, lemploi de la langue parlée
dans ses textes, Lu Xun, au contraire, en utilise dans toute son uvre
les possibilités, ce qui nexclut aucunement la recherche stylistique.
Lu Xun est cependant soucieux dutiliser les ressources du passé,
du patrimoine littéraire. Dans lintroduction à sa belle
traduction des Contes anciens à notre manière (Gallimard),
Li Tche-houa soulignait à propos de la nouvelle liminaire Restauration
de la voûte céleste quil s'agit dune reprise
de la légende de Niu-koua, créatrice du genre humain, qui figurait
dans une anthologie vers 200 après J.-C. Or cette nouvelle est loccasion
pour Lu Xun de dénoncer au présent lhypocrisie sociale.
La valeur
critique de lart de Lu Xun ne soppose aucunement à ses aspects
romantiques. Sébastian Veg insiste justement sur ce point : « Lu
Xun étudiant au Japon dans les premières années du siècle
sest véritablement enflammé pour le romantisme européen,
consacrant en 1907 des chapitres entiers de son long essai sur Le pouvoir
des poètes Mara A Byron, Shelley et Sandor Petöfi ainsi que
des passages aux romantiques polonais Adam Mickiewicz et Juliusz Slowacki... »
Lexaltation de cette poésie romantique coïncide évidemment
avec le soutien des peuples opprimés en Europe centrale. Cest un
autre romantisme, celui des larmes et de la solitude douloureuse, que critique
Lu Xun dans sa nouvelle Le Solitaire.
On constate
très vite que les nouvelles dErrances expriment directement
ou indirectement les doutes et les espoirs de lhomme politique, du militant
qui sera dabord mêlé de très près aux divers
mouvements politiques de lépoque, mais en y conservant sa lucidité,
son esprit critique. Quil sagisse du pathétique destin dune
femme évoqué dans Vux de bonheur, des liens du mari
et de lépouse, de lamour hors mariage Un ménage
heureux, de limportation des produits nouveaux considérés
pratiquement et symboliquement Le Savon, du portrait des ultra-modernistes
et des intellectuels bavards et creux Regrets, le détail de la
vie quotidienne contemporaine est considéré nettement ou subtilement
dans ses liens avec lHistoire, cest-à-dire en référence
à la fois au passé et aux hypothèses davenir.
Aucun de
ces récits ne se situe en dehors dun contexte chinois étendu.
Cest le fait du décor général ou particulier, du
lieu et de lépoque, des dialogues ou des méditations des
personnages, de la pensée nette ou allusive du narrateur. Sébastian
Veg remarque et c'est un point important que les opinions
de Lu Xun à légard du savoir occidental en tant que tel
ne constituent pas une opposition. En vérité, elles marquent une
opposition à « une intégration parfaite dans le système
hiérarchique dont il espérait la destruction ». Lu
Xun dénonce ainsi une pseudo modernité, une pseudo révolution,
le masque du présent sur la figure intacte du passé. Il écrira
dans un article de juillet 1925 : « Ceux qui avaient la prétention
auparavant dêtre des notables, ou des gens des classes
supérieures, peuvent aisément corriger leur nom aujourdhui
en celui dhommes du peuple. [ ... ] Ce titre dhonneur
le Peuple devient de plus en plus à la mode aujourdhui
et sa valeur sociale sest si bien accrue que ceux qui sen prévalent
peuvent apparemment exiger des autres le même respect que celui quon
accordait naguère aux gens des classes supérieures ;
les temps ont beau changer, la vieille hiérarchie ne saurait pour autant
disparaître... ». Réflexion essentielle et qui ne concerne
pas des attitudes superficielles. Tout jugement sur la naissance ou la poursuite
dun mouvement dit révolutionnaire, devrait en tenir compte.
Le titre
dErrances a donc un sens précis et fort. Lu Xun nous
le dira dans l'Introduction à mes uvres choisies de 1932
où il explique quaprès son sentiment damitié
pour les enthousiastes du mouvement du 4 mai 1919 autour de la revue La Nouvelle
Jeunesse, il sest retrouvé « comme devant, errant
au milieu de son désert, ayant seulement gagné le titre de romancier » :
Je
me vis désormais condamné à une activité de
polygraphe, dispersé dans toute espèce de publications. Mais
à partir de ce moment, je pris lhabitude chaque fois quil
marrivait dêtre ému par quelque inspiration, décrire
une brève pièce, un « poème en prose »
si lon me permet dutiliser une expression un peu grandiloquente.
Et Lu Xun
ajoute un aveu marquant bien le double cheminement de sa liberté politique
et de sa liberté littéraire : « Comme à
ce moment-là, jétais devenu un franc-tireur isolé,
nappartenant plus à aucun camp sur le plan technique, ces nouvelles
représentèrent certainement un progrès... »
Mais, ajoute encore Lu Xun, ces nouvelles, moment notable dans sa création,
« trahissaient un considérable refroidissement de mon ardeur
combative ». Cest montrer aussi la complexité des liens
entre lexigence politique et lambition littéraire. Car ces
récits complètement imprégnés dun esprit de
recherche et de critique, demeurent soucieux de découvrir une voie, des
voies conformes à des aspirations généreuses vers un progrès
humain véritable. Il y a là, me semble-t-il, une réussite
qui marque la haute qualité de lécrivain, sa place dans
la littérature chinoise comme dans la littérature universelle.
Peut-être lappellation de « Gorki chinois »
est-elle trompeuse. Laffirmation politique de lauteur de La Mère
semble parfois prendre le pas avec plus dautorité sur son affirmation
littéraire. En fait, la comparaison est assez vaine. Chacun parle pour
son compte. Lu Xun est chinois, comme Gorki est russe, comme Cervantes est espagnol.
Avec cette plénitude singulière qui précède justement
une célébrité plus vaste.
Lire ces
récits de Lu Xun, cest accéder à la connaissance
dun pays à une époque décisive et troublée
de son Histoire, mais cest aussi découvrir des murs, des
façons de vivre et de penser beaucoup plus anciennes. Une nouvelle comme
Les Deux Frères contient des aperçus sur cette double Chine.
Dans le décor dun bureau administratif, elle implique la critique
du bureaucratisme ancien et nouveau. Comme elle implique la coexistence de la
médecine traditionnelle (à laquelle Lu Xun reprochait la mort
de son père) et de la médecine moderne, du téléphone
et du pousse-pousse... Les jugements, comme toujours, ne sont pas violemment
tranchés. La mise en scène littéraire, la souplesse et
la saveur de la langue, permettent une subtilité de peinture et dappréciation
qu'on peut considérer comme exemplaires.
[
]
Signé par :
Pierre CAMARRA
* * *
Source
: Le Monde
Date
: vendredi 19 mars 2004
Souvent
considéré comme « le plus grand écrivain chinois
contemporain », Lu Xun a toujours été utilisé
par les uns et par les autres pour satisfaire des objectifs très différents.
Mai Zedong
avait compris combien la critique acerbe de la société chinoise
traditionnelle que Lu Xun (1881-1936) exprime dans des uvres comme le
Journal dun Fou ou La Véridique Histoire dAh
Q pouvait servir la cause révolutionnaire. Pourtant, les hésitations,
voire les réticences de Lu Xun à légard de la mise
au service du Parti des arts et lettres en période révolutionnaire
finiront par gêner le grand leader. Dès 1942, à Yanan,
il prévenait les écrivains chinois quil n'était plus
temps dexercer la satire dans le style de Lu Xun contre le peuple et ses
dirigeants. En Occident, dans les années 1960-1970, Lu Xun a été
récupéré à des fins partisanes par des
maoïstes, qui se sont appuyés sur ses écrits pour tenter
de faire croire que la culture nétait pas aussi menacée
quon le disait pendant la révolution culturelle qui faisait alors
rage, puisquon célébrait un écrivain aussi riche
et aussi complexe que lui !
Cette utilisation
de Lu Xun a alimenté une longue polémique entre sinologues ;
Michelle Loi, traductrice et commentatrice de Lu Xun et Pierre Ryckmans (alias
Simon Leys), se sont violemment affrontés sur la question de lengagement
de Lu Xun au service du communisme. Mais que connaissait-on réellement
de luvre de Lu Xun ? Il est vrai quelle nest
pas toujours facile daccès, car elle est liée de très
près à la société chinoise de la première
moitié du XXe siècle. Le lecteur français pouvait
lire en traduction Le Journal dun fou, La Véridique histoire
dAh Q et dautres nouvelles qui ont été regroupés
en 1995 dans le recueil Cris (Albin Michel).
Il fallait
beaucoup de culot et de science au jeune normalien Sébastian Veg pour
oser, dans sa première publication, présenter, traduire, annoter
et commenter un recueil de nouvelles de Lu Xun, inédites en français
pour la plupart, accompagnées du texte dune conférence,
« Les chemins divergents de la littérature et du pouvoir politique »,
prononcée en décembre 1927 à Shanghaï. Comme lindique
le traducteur, ce recueil était resté inédit en français,
car « il correspondait sans doute trop peu à limage
idéologique quon sest longtemps faite de son auteur ».
La « souffrance »
de lécrivain. Ces textes expriment toutes les hésitations
de Lu Xun face aux profonds changements qui se dessinent dans son pays, tiraillé
entre la tentation de lOccident, le repli sur lui-même ou lexpérience
révolutionnaire. Dans sa conférence, Lu Xun manifeste aussi sa
défiance envers les écrivains révolutionnaires qui appellent
à « frapper, tuer et faire la révolution ».
Comme sil avait prévu les grandes catastrophes que les révolutions
provoqueraient dans la seconde moitié du XXe siècle,
il affirme : « Au moment de la révolution, chaque écrivain
fait un rêve : il simagine comment sera le monde après
le succès de celle-ci. Après la révolution, il voit que
la réalité na aucun rapport avec tout cela et sa souffrance
recommence. Il a beau crier, gémir, pleurer, tout cela na pas deffet,
ni avant ni après. Lidéal et la réalité ne
vont pas de pair, le destin la décrété ainsi. »
Il existe
deux bonnes raisons de lire le recueil Errances : la traduction
soigneuse rend remarquablement le charme, lironie et la mélancolie
des nouvelles de Lu Xun ; les notices du traducteur qui accompagnent chaque
nouvelle jettent un éclairage sur la société chinoise de
la première moitié du XXe siècle dans son extraordinaire
foisonnement didées, et montre à quel point la Chine était
loin de limmobilisme et de lobscurantisme dont on se plait souvent
à laffubler. À la lecture de ce recueil, on ressent à
quel point une édition complète des uvres de Lu Xun est
dune urgente nécessité, tant il paraît évident
que cet écrivain est bel et bien le père de la littérature
chinoise contemporaine.
Signé
par : Noël DUTRAIT
* * *
Source
: L'humanité
Date
: 18 mars 2004
Dun
siècle à lautre, errances et convergences De Lu Xun à
Ying Chen, trois quarts de siècle séparent des réflexions
sur la littérature significativement convergentes.
Certaines
rencontres vont plus loin que la coïncidence. Paraissent le même
jour ou presque deux recueils de textes, lun date de la deuxième
moitié des années vingt du XXe siècle, lautre
des débuts de ce millénaire. Lun est dû à Lu
Xun, considéré comme le plus représentatif dune génération
marquée par lirruption de la modernité et la lutte nationale
et sociale. Lautre est luvre dune femme, vivant aujourdhui
au Canada et qui a choisi le français comme langue décriture.
La coïncidence, si cen est une, vient des titres. Lu Xun a choisi
pour son recueil celui dErrances, que Ying Chen a donné,
au singulier, à lun de ses textes. On peut évidemment imaginer
que près de quatre-vingts ans après il y a réminiscence,
emprunt, hommage. Ying Chen nous confiait, dans un entretien publié en
2003, son admiration pour Lu Xun, a priori inattendue : rien de plus dissemblables,
en apparence, que ces deux écrivains. Lu Xun, quon appelait « le
Gorki chinois », et Ying Chen, quon voit parfois comme intimiste
exclusivement préoccupée par lacte essentiellement personnel
de lécriture. Il serait facile de montrer que Quatre mille marches
est en fait un livre de dialogue, où se met en scène la question
sans cesse renouvelée de lappartenance et de la place de lécrivain
dans un groupe : langue, ethnie, patrie, sexe. De même, les nouvelles
qui composent Errances montrent un rapport plus que problématique
entre lécrivain et les sollicitations de lhistoire. On ne
tentera pas ce parallélisme réducteur.
Le dernier
texte, intitulé les Voies divergentes de la littérature et
du pouvoir politique, restitue toute la complexité de sa position
dans une période qui a vu léchec de la tentative révolutionnaire
du mouvement du 4 mai 1919, à la veille du retournement sanglant du Guomindang
et quelques années avant son rapprochement avec les communistes, qui
ne changera guère son opinion de fond sur les pouvoirs de la littérature.
Tout en fustigeant la tour divoire dans laquelle croient pouvoir senfermer
certains écrivains déçus par des difficultés quils
ne soupçonnaient pas, et en ironisant sur le romantisme et la phraséologie
révolutionnaire qui ne résistent pas aux premiers échecs,
il tient à battre en brèche toute idée de couplage automatique
entre littérature et révolution. Cette conférence, prononcée
à Shanghai en 1927, reste riche denseignements et constitue un
excellent commentaire aux onze nouvelles satiriques dErrances.
Un titre qui ne rend pas complètement, ainsi que le note léditeur
et traducteur Sébastien Veg, le mot « panghuang »,
porteur dune nuance d« hésitation »,
et donc significatif de lattitude de Lu Xun face aux chemins qui divergent.
Les Quatre
mille marches que Ying Chen se propose de gravir sont celles qui mènent
au sommet du Huang Shan, la Montagne Jaune, dont lascension est depuis
des siècles le but des moines, des lettrés, et maintenant des
touristes. Lascension et non le sommet et son paysage, serait-il
sublime est ce qui vaut pour lauteur, qui cite Rilke : « Entre
en toi-même et bâtis ta difficulté. » L« amour
de la difficulté » la rapproche du Sisyphe de Camus, « un
des plus beaux textes que jaie jamais lus sur la grandeur inutile de lart ».
Une allégorie au moins aussi pertinente que celle du voyage de lécrivain
entre deux pays, entre deux ou plusieurs langues. Elle dit en effet à
la fois la difficulté de tout artiste et celle de Ying Chen elle-même,
en une langue qui la séduit parce quelle lui échappe au
moment où elle croit la saisir. Dans ces textes, qui sétendent
sur une dizaine dannées, se lit toute une méditation non
seulement sur la langue, mais sur la question de lindividu et du groupe,
sur le caractère à la fois réducteur et imprécis
de mots tels que « Chinois », « étranger »,
sur la difficulté et lexigence de parler « en tant que
soi ». En même temps, elle répond au souci de savoir
de ses lecteurs, elle avoue : « Je ne suis pas entièrement
guérie du vieux conflit entre lart pour lart et lart
engagé », elle se sent « comme si jétais
en train de jouer du violon, que quelquun me posait une question sur linstrument
en le comparant aux autres violons ». Alors, dit-elle, « jespère
pouvoir faire quelque chose malgré ma réelle incompétence
à analyser les phénomènes littéraires ou sociaux.
Je ne saurai jamais parler du violon techniquement ». Les lecteurs
de Ying Chen savent déjà que la musique ny perd rien.
Signé
par : Alain NICOLAS
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